L’incertitude est l’ennemie des investisseurs. Alors qu’ils étaient soutenus par le socle économique de ce début 2026, les marchés doivent désormais résister aux turbulences politiques du Président américain. Le jeu est rebattu.

Wilfrid Galand, Directeur Général Adjoint

Trump bouleverse une fois de plus le jeu des marchés. Depuis le début de l’année, ceux-ci progressaient, peu impressionnés par l’afflux de nouvelles potentiellement perturbantes, qu’elles soient géopolitiques, financières ou économiques. Mais la relance de la guerre commerciale et des tensions géopolitiques, cette fois-ci avec les alliés européens, pourrait bien les mettre à l’épreuve.

Avant même ces annonces, les nuages étaient là.

D’abord sur l’axe géopolitique. Non seulement rien n’est réglé sur le front russo-ukrainien mais l’opération militaire américaine spectaculaire au Venezuela et la terrible répression en Iran faisaient croître les incertitudes.

La montée spectaculaire des pressions des Etats-Unis sur l’Union Européenne autour du Groënland change la donne. L’envoi de forces militaires européennes sur l’île en soutien du Danemark a suscité l’ire du président américain. Il menace désormais les pays européens concernés de nouveaux droits de douane, ce qui a généré l’évocation explicite par ces derniers, de la possibilité, pour l’Union, de mettre en œuvre son mécanisme « anti-coercition », ouvrant la voie à une escalade transatlantique inédite.

Cela ne devrait pas apaiser la situation sur le front des taux. L’agitation touche tous les continents, mais avec des orientations très différentes.  En Europe comme aux Etats-Unis, la tendance était plutôt à la baisse depuis le début de l’année, l’inquiétude sur l’évolution de la conjoncture redonnant envie aux investisseurs de se repositionner sur les titres obligataires de qualité. L’impact des tensions Trump-UE demeure à évaluer.

En revanche, la tendance ne devrait pas évoluer au Japon avec le retour des Abenomics qui poussent les taux à la hausse, l’échéance à dix ans étant désormais nettement au-dessus du seuil symbolique des 2%, un niveau inconnu depuis 1999.

Reste le sujet explosif de la possible déstabilisation de la Fed, accusée de ne pas suffisamment soutenir l’économie. Les actions judiciaires entamées par l’administration Trump contre l’institution et son président au sujet des travaux de rénovation des locaux de la banque centrale, suscitent de puissants remous au sein du Congrès avant même le coup de tonnerre groënlandais.

La vidéo de Jerome Powell, dimanche 11 janvier, dénonçant avec vigueur les tentatives d’influence de l’institution par la Maison-Blanche, a généré de multiples commentaires et restera comme un témoignage spectaculaire du malaise qui s’installe dans les hautes instances monétaires du pays.

Quelques jours plus tard, les avertissements des patrons de JP Morgan et Pimco, venus en soutien au président de la Fed, ont fait craindre une réaction des marchés, en particulier du côté obligataire. Mais rien ne se passa ou presque et les marchés ne manifestaient pas jusqu’ici de nervosité excessive.

Cela s’explique par la persistance d’une puissante dynamique économique Outre-Atlantique, par des signaux encourageants en Europe et par une atmosphère constructive en Asie, alimentée en particulier par la sortie progressive de la déflation en Chine.

Aux Etats-Unis, l’emploi et la productivité sont au cœur de la solidité du moral des investisseurs. Après plusieurs mois de ralentissement prononcé, la possibilité d’une rapide remontée du taux de chômage était dans tous les esprits, d’autant que l’absence de données statistiques fiables durant une bonne partie de l’automne en raison de la fermeture des services administratifs (le « shutdown ») n’a pas permis d’avoir, durant cette période, une vue complète du marché de l’emploi.

Cet élément est d’autant plus important que c’est le pilier de la consommation aux Etats-Unis, donc le moteur principal de la croissance du pays et, indirectement, des marchés. Or les chiffres de décembre ont rassuré avec une baisse du chômage sous les 4,3%, et des créations nettes d’emplois à cinquante mille, certes en baisse mais toujours positives. Un ralentissement ordonné, soit le meilleur scénario pour les marchés, se met en place.

Le point le plus positif pour l’économie américaine est la croissance très rapide de la productivité. Après une progression retentissante de 5% en rythme annualisée au deuxième trimestre, elle a en effet maintenu le rythme à +4,9% au troisième, dépassant la hausse des revenus.

Ceci signifie deux choses : d’une part la croissance outre-Atlantique n’est pas inflationniste – ce qui conforte les chiffres rassurants publiés au début de l’année – et d’autre part les promesses nées de la diffusion des outils d’Intelligence Artificielle dans les entreprises et les ménages, commencent à se concrétiser. De quoi mettre du baume au cœur des investisseurs.

En Europe, les bonnes nouvelles du début 2026 sont venues d’Allemagne. Après plusieurs années difficiles, la production manufacturière se redresse enfin. Ce n’est pas la fin des incertitudes sur le modèle allemand, les récentes déclarations alarmistes de la fédération de l’industrie et le nombre record de faillites d’entreprises dans le mittlestand en 2025 en témoignent. Mais les premiers signaux positifs du plan Merz semblent être là.

Avec un effort de relance sans précédent de cinq cents milliards d’euros, les prévisions des économistes pour cette année font état d’un espoir de coup de pouce de 0,5% à 1% sur la progression « naturelle » de l’activité Outre-Rhin (tout juste positive), en fonction de l’élasticité anticipée de l’économie à ce coup de fouet budgétaire. Mais il faudra, là aussi, résister à Trump.

Même en France, en dépit de l’incertitude fiscale qui pèse sur les acteurs de l’économie, les derniers signaux sont plutôt constructifs avec un rebond du moral des directeurs d’achat du secteur manufacturier et toujours une bonne résistance dans les services. Et si l’on ajoute un dynamisme espagnol qui ne se dément pas, le socle de 2026 est solide.

Du côté de l’Asie, loin des turbulences du Groënland, le paysage est également encourageant. Le Japon, emmené par la nouvelle première ministre Sanae Takaichi, semble décidé à relancer fortement son économie et à utiliser les leviers des Abenomics pour emballer l’activité. Quitte à créer de profonds déséquilibres financiers à moyen terme.

La Chine, qui continue de battre des records à l’exportation, reste lestée par l’atonie de sa demande intérieure et par l’absence de décollage de son très stratégique secteur immobilier. Néanmoins, le pire semble passé sur les pressions déflationnistes. Certes, les prix à la production sont toujours orientés à la baisse – rien d’étonnant compte tenu des fortes surcapacités – mais les prix à la consommation se redressent depuis trois mois et la dynamique déflationniste parait enfin enrayée.

Si l’on ajoute l’enthousiasme des investisseurs pour les entreprises technologiques asiatiques, qu’elles soient chinoises ou coréennes, c’est l’ensemble de la région Asie Pacifique qui bénéficie d’un vent d’optimisme, en dépit de tensions toujours vives dans le détroit de Taiwan.

Les marchés adorent s’inquiéter et c’est vrai qu’il y a toujours une bonne raison pour cela.

Mais gardons en tête que le facteur numéro un de la valorisation boursière est la croissance des bénéfices des entreprises. De ce point de vue, les premières publications de la saison des résultats ont été encourageantes.

Trump et sa focalisation sur le Groënland peut-elle être la seconde des surprises géopolitiques que nous avons évoqué dans l’œil de Montpensier Arbevel de début janvier ?

Probablement cette surprise ne sera pas la dernière. Il est courant que la volatilité des marchés s’élève de janvier à mars, sans que cela signifie que l’année entière ne soit pas positive ! Bons marchés à tous !