Une page se tourne. Par cinquante-quatre voix favorables contre quarante-cinq, le Sénat américain a validé jeudi 14 mai la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Federal Reserve. Il succède au poste de président de l’institution de Washington à Jerome Powell, en poste depuis 2018. Ce scrutin, le plus serré de l’histoire pour ce type de décision, montre les fortes tensions au sein du monde politique américain quant aux missions de la Fed et à ses relations avec le pouvoir exécutif.
Proche assumé de Donald Trump, Kevin Warsh, en dépit d’un très bon curriculum vitae et de compétences indéniables pour tenir ce poste stratégique, n’a pu complètement rassurer au cours de son long parcours d’auditions, sur le cap et les méthodes qu’il compte adopter à la tête de la plus puissante banque centrale du monde.
La faute sans doute aux multiples déclarations tonitruantes du fantasque président américain, reprochant vertement depuis le début de son second mandat au désormais ex-patron de la Fed de réagir systématiquement trop tard, et surtout de refuser de baisser les taux d’intérêt, contrariant ainsi les intérêts politiques de la Maison Blanche.
Donald Trump est allé jusqu’à initier une très exceptionnelle enquête pénale à l’encontre de Jerome Powell pour les travaux de rénovation des bâtiments de la Fed, qui a finalement été transformée in extremis le 24 avril dernier en simple enquête administrative, devant la menace du Sénat de ne pas valider son candidat.
La faute surtout au louvoiement de Kevin Warsh durant ses auditions, en particulier celle du 21 avril dernier devant le Sénat, refusant d’affirmer clairement la validité de l’élection présidentielle de 2020, férocement contestée par Donald Trump. Et ceci au grand dépit de l’aile démocrate de cette assemblée, qui eut beau jeu de rappeler à l’impétrant le respect dû au système politique et judiciaire du pays, dont le Sénat est un pilier essentiel.
Les tensions sont encore telles que Jerome Powell, contrairement à une habitude ancrée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, a annoncé lors de sa dernière conférence de presse, le 29 avril, avoir décidé de rester à son poste de gouverneur jusqu’à la fin de son mandat en janvier 2028.
Compte tenu des équilibres au sein l’instance décisionnelle en terme politique monétaire, le FOMC – avec la présence de Lisa Cook, sous menace permanente car visée par une plainte du ministère de la Justice, toujours en cours – les procédures de vote n’interdiraient pas à Jerome Powell d’être élu président de ce comité contre Kevin Warsh, en dépit du titre de Président de la Fed de ce dernier. Jerome Powell ayant indiqué le 29 avril dernier vouloir « faire profil bas », la probabilité parait très faible mais ne saurait être totalement écartée en cas de tensions exacerbées.
1- La gouvernance sera donc un élément essentiel et un premier défi à relever très rapidement pour Kevin Warsh. Non seulement en termes de management, mais, sur le fond de la politique monétaire, en termes de communication et de méthodologie.
Le nouveau président a déclaré vouloir profondément refondre le mode de communication de la Fed. Il souhaite d’abord diminuer la fréquence des conférences de presse. Celles-ci sont une création récente puisque c’est Ben Bernanke qui donna la première en 2011. Et avant 1994, il n’avait même pas de communiqué post réunion de politique monétaire : seule l’observation du marché permettait de déceler les décisions préalables !
Sans revenir à cet extrême, il est probable que Kevin Warsh revienne au mode de fonctionnement pré existant à l’entrée en fonction de Jerome Powell, à savoir une conférence par trimestre. Il souhaite également revenir sur les « dot plots », ces graphiques qui permettent de projeter les anticipations de taux d’intérêt directeurs des différents membres du FOMC. Cette refonte doit permettre, selon lui, de rendre à la Fed sa véritable indépendance en l’isolant davantage des médias et des marchés. Plus imprévisible, donc moins influençable, voilà la logique.
La méthodologie des décisions pourrait également être radicalement revue. Kevin Warsh reproche à la Fed de trop s’appuyer sur des données ne permettant pas de se projeter dans l’avenir en raison de leur mode de calcul. L’inflation, la croissance, l’emploi, sont des indicateurs fiables mais qui mesurent une situation et des résultats passés, pas les dynamiques actuelles.
Il compte ainsi utiliser davantage des données « temps réels » comme celles issues des cartes de crédit, des différents modes de transport… Peut-être la fin – au moins partielle – du légendaire « data dependent and meeting by meeting approach » et davantage d’analyse prospective permettant de définir plusieurs scénarios, puis de les pondérer. Ce serait une révolution bienvenue dans le monde des banquiers centraux.
2-Le deuxième grand défi qui s’annonce est celui de la gestion et probablement de la baisse du bilan de la Fed dans un contexte de tension sur les taux longs.
Après avoir cuminé à près de 9000 Md$ en avril 2022, propulsé par les achats massifs de titres dans le cadre du soutien de l’économie post Covid, le total des actifs détenus a progressivement baissé jusqu’à 6500 Md$ en décembre 2025 pour remonter légèrement dans les premiers mois de cette année, sous la pression d’un assèchement progressif des liquidités bancaires.
Cette utilisation résolue du bilan de la Fed comme outil de politique monétaire est combattue depuis plus de quinze ans par Kevin Warsh, convaincu que ces opérations successives perturbent le fonctionnement du marché et ne permettent pas à la Fed de jouer pleinement son rôle de garant de l’intégrité du système financier américain. Il souhaite donc reprendre et accélérer l’allègement du bilan de l’institution.
Mais les tensions sur les taux longs américains viennent perturber ce plan. Depuis le début des opérations militaires dans le Golfe Persique, les marchés doutent de la volonté des pouvoirs publics de tous les pays d’éviter de dégrader leurs comptes via des soutiens de plus en plus élargis à leur population. Ce qui a conduit les taux à long terme, partout, à fortement progresser, et en particulier aux Etats-Unis où le seuil des 5% sur la dette à 30 ans est désormais nettement franchi. A Kevin Warsh de trouver l’étroit chemin de passage.
3-Le dernier défi, le plus immédiat, est celui de la trajectoire des taux directeurs dans les semaines et les mois à venir.
Le nouveau président de la Fed s’est engagé vis-à-vis de Trump à les baisser. Mais la solidité de son orthodoxie monétaire semble plus faible sur les taux que sur le bilan. En particulier dans le contexte actuel où la montée des prix est sensible, qu’ils soient à la consommation ou à la production. C’est tout le tissu économique américain qui est affecté, des entreprises aux citoyens. Et le mandat de la Fed sur la « stabilité des prix » est clair. Dilemme en perspective.
Kevin Warsh va donc devoir trouver des équilibres subtils entre son mandat, ses convictions, les attentes des investisseurs et celles de la Maison Blanche. La crédibilité de la Fed est à ce prix. La bonne tenue des marchés aussi.