C’est finalement une bien étrange et involontaire alliance entre Friedrich Merz et Donald Trump qui aura permis d’espérer enfin en la concrétisation du fameux « changement d’époque », le « Zeitenwende » d’Olaf Scholz dans son discours du 27 février 2022 au Bundestag, trois jours après l’entrée des chars russes en Ukraine.
Trois ans presque jour pour jour après le déclenchement des hostilités par Moscou, la brutale altercation entre Zelensky, Trump et Vance face aux caméras dans le bureau ovale de la Maison Blanche, suivie d’une escalade commerciale aigüe entre les Etats-Unis et leur voisin et allié canadien, a réveillé l’Europe et en premier lieu l’Allemagne.
Alors que son programme en vue des élections législatives du 23 février dernier mentionnait clairement l’inverse, le leader de la CDU, arrivé en tête de ces élections, a saisi l’opportunité pour renverser la table budgétaire et constitutionnelle allemande et s’engager à lever partiellement le « frein à l’endettement », et cela avant même la fin de la législature actuelle, le 25 mars prochain.
Entre les dépenses supplémentaires de réarmement, l’autorisation d’endettement accordée aux collectivités locales et le plan d’investissement tant attendu dans les infrastructures, c’est au minimum 15% du PIB du pays qui devrait être injecté dans l’économie au cours de la prochaine décennie.
L’impact additionnel sur la croissance outre-Rhin promet d’être significatif. Les premières estimations de Goldman Sachs l’évaluent, en fonction de la rapidité de l’exécution, entre 0,6% et 1% par an sur la période 2025-2027. Pas négligeable lorsque les dernières prévisions s’établissent tout juste au-dessus du seuil de récession.
Ce changement total de cap est une très bonne nouvelle pour la zone euro et l’Union dans son ensemble, prise au piège d’une atonie générale de sa demande intérieure et dans les rets de l’administration Trump qui resserre inexorablement son emprise protectionniste sur le continent le plus ouvert aux échanges. Toutes choses égales par ailleurs, compte tenu du poids économique de l’Allemagne, l’Europe pourrait espérer de l’élan d’outre Rhin, un modeste supplément de croissance annuelle, de l’ordre de 0,1% à 0,2%.
Mais justement, les « choses » ne devraient pas rester égales car, alors que l’Allemagne se décide enfin à utiliser ses capacités budgétaires, l’Europe ouvre également une nouvelle ère d’investissement avec un plan à 800 milliards présenté le 4 mars 2025 par la présidente Von der Leyen afin de « réarmer l’Europe ».
Même s’il ne s’agit pas d’une enveloppe supplémentaire – difficile à envisager alors que les 750 milliards du plan « Renew » de 2020 peinent à être dépensés – mais d’une sortie de ces dépenses de réarmement additionnelles du pacte de stabilité, l’effet ne pourra être que bénéfique pour l’activité du Vieux Continent.
L’Europe a ainsi une opportunité unique de relancer enfin sa croissance pour se repositionner dans la compétition mondiale.
Ce n’est pas tout. L’euro a également une chance historique d’améliorer sa position internationale alors que le dollar pourrait rapidement être sous pression en raison des changements de paradigme à Washington
Les doutes sur la force et la centralité du dollar dans le système financier international se sont ainsi déjà fait jour ces dernières semaines à mesure que se déployait l’imprévisible et brutal jeu de négociation commerciale de l’administration Trump et que les paramètres économiques de l’Amérique se dégradaient.
Il y a plus inquiétant. Enfermés dans un raisonnement mercantiliste qui mesure la puissance d’un pays aux flux financiers nets captés depuis l’étranger, plusieurs membres de l’entourage du 47ème président ne seraient pas fermés à l’idée de taxer les flux de capitaux en dollars.
Cette possibilité, telle que rapportée récemment par le Financial Times, est notamment défendue par le think tank « The American Compass », soutien avéré du vice-président J.D. Vance, et repose sur une proposition de loi avancée lors du premier mandat de Trump, jamais définitivement écartée. Elle permettrait de faire baisser le billet vert, ce qui est un objectif constant de Donald Trump.
En outre, l’abrogation en février d’une loi permettant de limiter les investissements en provenance de Chine, a ouvert la voie à des spéculations sur le futur dispositif, qui pourrait inclure justement la possibilité de taxer les flux en dollars. Cette hypothèse inquiète les investisseurs, en particulier en Asie, qui craignent que cela ne vienne diminuer la liquidité des actifs libellés en dollars, un des atouts principaux du billet vert.
Ce qui n’est, à ce stade, qu’une lointaine possibilité, a sans nul doute contribué à affaiblir la monnaie américaine depuis plusieurs semaines. L’euro en profite et bénéficie à l’inverse d’une grande stabilité institutionnelle et réglementaire. Les plus inquiets se tournent vers l’or, refuge ultime en temps troublés, mais la monnaie unique, en dépit de la situation géopolitique complexe du continent, fait également office de pôle de solidité.
Paradoxalement, cette situation géopolitique et les turbulences créées par l’approche trumpienne ouvertement transactionnelle des relations internationales, ouvre une troisième opportunité historique pour l’Europe, celle de se repositionner comme puissance tierce dans ce nouveau « Grand Jeu ».
L’illisibilité du partenaire historique américain pousse en effet plusieurs pays européens à revoir leur politique de défense pour privilégier une plus forte intégration en Europe. Le Portugal a par exemple remis à l’étude les achats prévus de F35 pour examiner d’autres options, plus européennes.
En outre, un nouveau groupe de pays européens s’est mis en place depuis quelques semaines, baptisé informellement le E5. Il rassemble la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne et se veut à l’avant-garde d’une coopération géostratégique renforcée sur le Continent, susceptible de peser aussi davantage dans les instances internationales et les futures négociations sur la sécurité européenne.
Ces temps complexes semblent ainsi montrer, une fois encore, que l’Europe mise au pied du mur, se ressaisit. Il faut bien sûr avancer désormais concrètement et d’abord en Allemagne.
Les marchés reprennent lentement confiance dans l’Europe, aux autorités politiques de tous bords et aux acteurs économiques de matérialiser rapidement ces progrès. En Avant !