Valentin François, gérant du fonds Pluvalca Blockchain Global Equity

« Le stablecoin apporte ici une réponse directe. Il s’agit d’une monnaie numérique circulant sur la blockchain dont la valeur est arrimée à une devise traditionnelle, le plus souvent le dollar. »

On a beaucoup débattu de la capacité de l’IA agentique à transformer le commerce numérique. On s’est moins demandé une chose pourtant décisive : avec quelle infrastructure des agents autonomes vont-ils s’échanger de la valeur ?

Depuis deux ans, le marché lit l’intelligence artificielle à travers ses gagnants les plus visibles : semi-conducteurs, hyperscalers et énergie. Une autre couche est en train de se mettre en place, moins spectaculaire que les GPU mais peut-être aussi structurante : celle du paiement et du règlement entre agents.

Tant qu’un agent se contente de répondre à une question, il reste un outil de productivité. Dès qu’il peut interroger une base de données payante, acheter de la capacité de calcul, régler une API, déléguer une tâche ou encaisser une contrepartie, échanger sur les marchés financiers, il change de nature : il devient un acteur économique. La qualité du modèle ne suffit alors plus à décrire le problème. La vraie question devient transactionnelle : comment autoriser, tracer, sécuriser et régler des opérations déclenchées par du logiciel ?

C’est précisément là que la blockchain trouve une utilité industrielle. C’est une infrastructure de paiement programmable, un rail capable d’exécuter des transactions selon des règles fixées à l’avance.

Le paiement devient une fonction logicielle

Les réseaux de paiement historiques ont été pensés pour des consommateurs, des commerçants et des banques. Ils excellent dans le paiement de détail : acceptation mondiale, protection du porteur, lutte contre la fraude, conformité, expérience client. Difficile de faire mieux sur ce terrain.

L’économie agentique obéit à une autre logique. Beaucoup de transactions automatisées, souvent de faible montant, transfrontalières, exécutées en continu et déclenchées par du code plutôt que par un clic. Dans un environnement professionnel, un agent ira chercher une donnée financière derrière une API, rémunérera un modèle sectoriel, réservera de la capacité cloud, achètera un document de recherche ou paiera un autre agent pour une tâche spécialisée. Dans ce monde-là, le paiement cesse d’être une page de checkout. Il est une fonction logicielle qu’il faut pouvoir appeler, plafonner, contrôler et auditer comme n’importe quel autre service numérique.

Le stablecoin apporte ici une réponse directe. Il s’agit d’une monnaie numérique circulant sur la blockchain dont la valeur est arrimée à une devise traditionnelle, le plus souvent le dollar. On obtient donc le meilleur des deux mondes : une unité de compte familière et une infrastructure de transfert programmable, disponible en permanence, interopérable. En clair, le stablecoin rend la monnaie manipulable par du logiciel.

Circle : une infrastructure construite autour du stablecoin

Circle est l’illustration la plus aboutie de ce basculement. On connaît la société comme l’émetteur de l’USDC, l’un des principaux stablecoins en dollars. Mais son périmètre dépasse désormais largement celui d’un simple émetteur.

L’entreprise assemble pièce par pièce une infrastructure de paiement complète : l’USDC comme actif de règlement, l’EURC pour sa déclinaison euro, des wallets programmables, des outils de transfert entre blockchains, le Circle Payments Network pour les flux institutionnels, Gateway pour la liquidité, et désormais Arc, sa propre blockchain.

Avec Arc, Circle veut un rail conçu d’emblée pour les stablecoins : des frais libellés en USDC, un règlement rapide, des fonctionnalités adaptées aux institutions et une architecture pensée pour les paiements, le change, les marchés de capitaux et la tokenisation.

Ce dernier terme mérite qu’on s’y arrête. Tokeniser, c’est représenter sous forme numérique, sur une blockchain, un actif financier classique : un dépôt, un fonds monétaire, une obligation, une créance, une part de fonds. L’intérêt n’a rien de théorique pour les marchés : un actif tokenisé est plus facilement transférable, plus programmable et plus simple à intégrer dans des processus automatisés.

Remis dans le contexte de l’IA agentique, le pari de Circle tient en une phrase : si des agents doivent un jour détenir, recevoir et transférer des dollars numériques, il faudra des wallets, des règles de contrôle, des rails de règlement et des standards d’intégration. La blockchain devient alors, très concrètement, une infrastructure de paiement pour logiciels autonomes.

Coinbase : faire du paiement une brique d’Internet

Coinbase pousse une logique complémentaire. Son protocole x402 ressuscite une vieille idée du Web : intégrer le paiement directement dans le protocole Internet. Le code HTTP 402, baptisé « Payment Required », figurait dès l’origine dans les spécifications mais n’a jamais vraiment servi. Coinbase veut en faire un standard de paiement natif pour les API, les contenus, les données et les agents.

Le scénario parle de lui-même pour l’économie agentique. Un agent demande l’accès à une ressource numérique, reçoit en retour une demande de paiement, règle instantanément en stablecoin, puis obtient l’accès. Aucune carte, aucun formulaire, aucune intervention humaine : un paiement de machine à machine.

Pour qu’un agent paie seul, le protocole ne suffit pas. Il lui faut un endroit où détenir son argent, un réseau pour exécuter le paiement, et un moyen de relier le tout à l’intelligence artificielle qui décide. Coinbase fournit ces trois pièces : un portefeuille numérique pour les fonds, sa propre blockchain (baptisée Base) pour enregistrer les transactions, et des outils qui branchent ce dispositif directement sur les modèles d’IA. L’entreprise assemble tout ce dont une machine a besoin pour régler ses achats sans qu’un humain ait à intervenir.

La portée dépasse le seul monde des cryptomonnaies. Dès lors que la donnée, la puissance de calcul ou un service logiciel se paient à l’usage, le paiement doit pouvoir se glisser au cœur même de l’application qui le déclenche. C’est tout l’objet de x402.

Visa et Mastercard : absorber les rails blockchain plutôt que les subir

Les deux réseaux vivent des commissions prélevées sur chaque transaction. Le stablecoin permet un règlement direct de portefeuille à portefeuille, sans eux : une menace concentrée sur le transfrontalier et le B2B, où la chaîne des banques correspondantes reste lente et chère. Le paiement de détail leur reste acquis : ni l’acceptation mondiale, ni la protection de l’acheteur, ni le traitement des litiges n’ont réellement d’équivalent sur la blockchain.

D’où le choix d’occuper le terrain plutôt que de le céder. Mastercard a racheté BVNK en mars 2026 pour 1,8 milliard de dollars pour ajouter à son réseau le règlement en stablecoin qui lui manquait. Visa mène des pilotes de règlement et a lancé VTAP, qui aide les banques à émettre leur propre monnaie tokenisée. Dans les deux cas, l’objectif est de tenir le point de passage entre dollar bancaire et dollar tokenisé.

Pour les paiements d’agents, ils misent sur l’autorisation plutôt que sur le règlement, avec Visa Intelligent Commerce et Mastercard Agent Pay. Un transfert en stablecoin ne prouve pas qu’un agent était mandaté ni ne corrige ses erreurs ; cette garantie, elle, se facture.

Google et OpenAI : autoriser des paiements entre machine

Un paiement déclenché par un agent soulève une difficulté que le règlement ne traite pas : s’assurer que l’utilisateur a réellement voulu la dépense. Le solde du compte n’est pas le sujet car il se vérifie aisément via la blockchain. Ce qui doit être établi, c’est que l’agent agit sur mandat de l’utilisateur, et non de sa propre initiative.

C’est l’objet de standards comme l’AP2 de Google ou le protocole équivalent d’OpenAI, construits autour de la notion de mandat : une autorisation signée et infalsifiable par laquelle l’utilisateur définit ce que l’agent peut engager en son nom : montant plafond, catégorie de dépense, contrepartie, durée, droit de révocation. Le mandat ne déplace pas l’argent ; il atteste que la dépense a bien été voulue par l’utilisateur.

La blockchain y trouve une application utile. Lorsque le règlement s’y effectue, le mandat peut être vérifié et exécuté par un portefeuille programmable, qui ne libère la dépense que dans les limites fixées par l’utilisateur et en conserve une preuve. Le tout sans qu’un humain ait à valider l’achat, comme l’exige un paiement initié par une machine.

Le prochain cycle de l’IA

Le marché lit toujours l’IA par ses besoins en calcul : puces, centres de données, modèles. Il sous-estime une dépendance plus discrète. Un agent devenu acteur économique doit pouvoir détenir de l’argent, en recevoir et en dépenser sous contrôle : donc s’appuyer sur des comptes, des règles de dépense, des standards de mandat et des rails de règlement.

Le prochain cycle de l’IA se jouera donc dans la capacité à faire circuler de la valeur entre machines. Et sur ce terrain, les blockchains de paiement pourraient devenir aux agents ce que les réseaux de cartes ont été au commerce en ligne : une infrastructure que l’on ne voit pas, mais sans laquelle plus rien ne fonctionne.