Finance, économie, sécurité, l’Intelligence Artificielle bouleverse les vérités établies. Les marchés tentent de faire le tri et oscillent entre attrait et effroi.

Wilfrid Galand, Directeur Général Adjoint

Depuis octobre 2022 et la présentation au grand public du modèle d’Intelligence Artificielle Chat GPT, les marchés se sont emparés avec férocité de ce thème, portant au firmament certaines valeurs et en délaissant au contraire totalement d’autres, même – et parfois surtout – si elles avaient été précédemment portées au firmament.

Jusqu’à l’été 2025, l’enthousiasme a dominé, permettant aux indices actions américains, et en particulier au Nasdaq, de voler de record en record. Les locomotives, toujours choisies parmi les géants de la tech, ont alterné, en fonction du « modèle » privilégié par les investisseurs. Avec cependant une exception, NVidia, cette brique essentielle de tous les géants de l’IA, et perpétuellement soutenue par des performances financières exceptionnelles… et par la communication millimétrée et optimiste de son patron, Jensen Huang.

A partir de l’automne dernier, l’atmosphère a changé. Après le temps des acclamations, vint celui du scepticisme. Celui-ci s’est déployé selon trois axes : la rentabilité des investissements, l’impact de ces outils sur la productivité et le bouleversement potentiel de secteurs entiers.

Les doutes sur la rentabilité des investissements ont surgi dans le sillage des annonces massives des « hyperscalers », ceux qui bâtissent à coups de centaines de milliards de dollars des centres d’exploitation de données toujours plus gigantesques.

Même si la solidité financière de ces mastodontes n’a jamais été en question – à l’exception peut-être du plus petit d’entre eux et du plus agressif, Oracle – à la différence des doutes ayant entrainé la fin de la bulle « Telco – Internet » du début des années 2000, c’est le changement d’équation économique qui génère de la méfiance.

Car la multiplication des projets de datacenters géants a imposé le passage d’un modèle de plateforme avec des coûts fixes limités permettant une augmentation de la marge au fur et à mesure de l’augmentation de l’activité, à un modèle beaucoup plus gourmand en capital, supposant des retours sur investissement plus lointains et incertains. Le prix du risque n’est plus le même, et la « prime de croissance » diminue.

Le deuxième axe du scepticisme des marchés est celui de l’impact des outils d’intelligence artificielle sur la productivité des entreprises. On touche ici au cœur de la promesse de cette avancée technologique : une augmentation de la productivité permet en effet d’accroître la croissance potentielle – donc non inflationniste – de l’économie, et d’augmenter la prospérité générale.

Or les travaux économiques divergent sur ce sujet. Les estimations en 2024 du prix Nobel Daron Acemoglu, d’une progression attendue de 0,2% de la productivité avec le déploiement de l’IA, ont été jugées décevantes.

Néanmoins, les chiffres encourageants de 2025 aux Etats-Unis, montrant une progression de la productivité supérieure à 4% en rythme annuel sur les trois derniers trimestres, sont beaucoup plus encourageants. D’autant plus que les augmentations les plus marquées se situent dans le secteurs des services aux entreprises les plus exposées à la thématique de l’IA.

En dépit de ces indices, les doutes des marchés ont rapidement entouré ces entreprises de services juridiques et informatique. C’est le troisième axe du scepticisme.

Très vite, les géants du conseil et des services aux entreprises ont été mis sous la loupe des investisseurs : pourraient ils maintenir leurs marges confortables alors que les clients savent les progrès d’efficacité considérables rendus possibles par les modèles et agents d’intelligence artificielle ?

Les externalisations massives des « centres de service » dans le cadre de contrats dits de Business Process Outsourcing sont particulièrement sur la sellette, tout comme, à l’autre extrémité de la chaine de valeur, les missions de conseil stratégiques avec les tarifs journaliers considérables des collaborateurs de ces entreprises prestigieuses.

La présentation, le 7 avril 2026, du dernier modèle d’Anthropic, Mythos, a marqué à la fois une accélération et un tournant dans le prisme de méfiance, voire d’effroi, des investisseurs.

Considéré comme le modèle le plus puissant à ce jour, à tel point que ses créateurs – renforçant de facto l’aura de ce produit – l’ont réservé à quelques utilisateurs afin de corriger les failles numériques devenues béantes après inspection par Mythos, il a généré très vite de puissantes craintes sur le secteur du logiciel.

Les uns après les autres, les principaux acteurs de ce secteur, depuis les spécialistes en cyber sécurité , jusqu’aux fournisseurs de plateformes de services logiciels dit « software as a service », jusqu’aux géants de la défense numérique et même le très respecté Microsoft, tous ont été touchés par la vague de désaffection, certains perdant même plus de 15% en une séance.

Il faut cependant se garder de tout jugement définitif : les infrastructures numériques des entreprises sont des éléments essentiels de leur fonctionnement. Tout changement prend du temps et sera sans nul doute précisément évalué dans toutes ses conséquences, en particulier lorsqu’elles concernent des éléments essentiels tels que la production, les flux financiers ou la sécurité des approvisionnements et des chaines de valeur.

Les marchés sont donc en pleine phase de sélection, et, sous le calme apparent des indices, la volatilité inter et intra sectorielle est très forte.

Depuis le début de ce nouveau cycle technologique, si les hésitations sont fortes quant aux victimes de cette destruction créatrice, l’enthousiasme reste puissant pour les fournisseurs des briques indispensables à la création et à l’utilisation optimale de ces outils.

Les concepteurs de micro-processeurs de très haute capacité, les fabricants et les fondeurs de ces micro-processeurs ou encore les fournisseurs de puces mémoire sont dans les petits papiers des investisseurs.

Plus « physiques » mais tout aussi critiques pour l’écosystème en cours de création, les fabricants de « pelles et pioches » comme les matériels de chantier, les gestionnaires de réseaux électriques, les fournisseurs de générateurs et de câbles, et jusqu’aux grands électriciens, du spécialiste en énergies renouvelables jusqu’aux nouveaux acteurs du gaz et du nucléaire, tous peuvent être choisis à tour de rôle pour figurer dans les « paniers » de valeurs « IA » des géants de Wall Street qui entendent bien, eux aussi, tirer leur épingle du jeu.

Comme toutes les révolutions technologiques, l’IA bouleverse donc les repères des marchés. Au-delà de la placidité des principaux indices, les investisseurs doivent être agiles car les rapports de force évoluent à la vitesse de la tech !