27 April 2026

Depuis le 28 février, en dépit d’accès de volatilité parfois spectaculaires, les indices actions résistent à la panique. Mieux même, ils profitent de chaque bonne nouvelle pour se rapprocher de leurs sommets, voire, aux Etats-Unis, les dépasser. Au point de susciter parfois l’accusation de « complaisance » face à la gravité de la situation géopolitique et de ses conséquences économiques.

Mais au-delà des apparences, la nervosité est bien présente et les marchés n’ont pas abandonné leur principale mission : donner le prix du risque et le prix du temps.

1-D’abord sur le marché des matières premières. Dès l’ouverture des hostilités, le pétrole brut s’est envolé de 50% en quelques heures. Depuis, il oscille entre quatre-vingts et cent vingt dollars le baril.

Même si de nombreux spécialistes s’étonnent d’un cours qui ne reflète pas totalement les risques de pénurie générés par la fermeture du canal d’Ormuz, le cours de nombreux produits finis à base de pétrole s’est effectivement envolé, à commencer par le kérosène, qui tutoie les 200 dollars le baril sur le marché de Singapour, ou le méthylène sur le marché chinois.

2-Sur le marché des métaux industriels, la même logique est à l’œuvre : les cours ne reflètent pas le scénario du pire, à savoir une profonde perturbation des chaines d’approvisionnement conduisant à des pénuries et donc à des contraintes d’offre faisant s’envoler les prix, mais donnent déjà le ton dans les segments les plus affectés comme l’aluminium ou le zinc.

L’or lui-même demeure le miroir des ambigüités des investisseurs. Après une brève poussée dans les premières heures du conflit, il a rapidement corrigé, le rôle traditionnel de valeur refuge du métal jaune s’effaçant derrière le double scénario de vente des réserves d’or des banques centrales et fonds souverains des pays impliqués dans le conflit, et de montée des taux d’intérêt, affectant naturellement cet actif dénué de rendement.

3-Le marché des taux a été l’objet d’une volatilité très forte, bien plus proportionnellement que sur celui des actions. Là aussi, le prix du risque a été au cœur des variations de marché

Après le pivot hawkish de la Fed en mars, les marchés ont rapidement intégré la possibilité aux Etats-Unis de taux directeurs plus élevés qu’anticipé avant le début des hostilités.

Par la suite, les variations ont reflété le dilemme classique de l’institution de Washington, prise en étau entre un choc d’offre ponctuel faisant grimper les prix mais sans automaticité de déclenchement de mécanismes à proprement parler inflationnistes, et la fragilisation du marché de l’emploi, victime de l’attentisme du tissu économique.

Les propos plus conciliants de la Fed de New-York, insistant sur la différence entre le choc de 2022 avec la guerre en Ukraine, suivant immédiatement le soutien massif à la demande mis en place après la pandémie, et celui de 2026 dans un contexte de consommation plus contraint, ont également permis de modérer les élans des investisseurs et de donner, là aussi, une vision équilibrée du prix du crédit Outre-Atlantique

En Europe, les mêmes mécanismes d’ajustement se sont rapidement mis en place. Au-delà des taux courts, sujets aux variations des déclarations des membres du comité de politique monétaire de l’institution de Francfort, entre gardiens de l’orthodoxie inflationniste et pragmatiques soucieux de ne pas casser le fragile équilibre économique du Vieux Continent, ce sont les taux à cinq et dix ans qui ont le mieux permis de dessiner le scénario central des investisseurs.

Le premier mouvement, poussant les taux européens fortement à la hausse, jusqu’à faire tangenter à l’OAT la barre symbolique des 4% le 27 mars, a été ensuite corrigé pour les principales références de la zone euro, laissant néanmoins subsister un net durcissement des conditions financières, conséquence de la pression sur le solde budgétaire de pays déjà fortement affectés par une lourde dette publique. Là aussi, les marchés ont joué leur rôle, sans panique mais sans complaisance.

4-Sur les marchés des changes, le diagnostic est similaire. Dès le choc du 28 février, les investisseurs ont privilégié le dollar, puis le franc suisse – qui a enregistré à cette occasion un record historique face à la monnaie unique – et, dans une moindre mesure, le yen.

Mais, à peine quelques heures après le déclenchement des hostilités, le scénario s’est vite affiné, avec une montée en puissance du dollar, monnaie de la zone perçue comme étant la plus éloignée et préservée – voire gagnante via les produits pétroliers – du conflit, et du Yuan chinois, ce dernier profitant de la politique prudente de stocks stratégiques de l’Empire du Milieu. Sans affolement, les investisseurs ont revu les parités en fonction des évolutions et conséquences économiques et financières du conflit.

5-Enfin, dernier élément modifié par les marchés, le prix du fret a parfaitement reflété les incertitu-des, les dangers et les tensions sur les chaines d’approvisionnement.

Avant même l’éclatement du conflit, les primes d’assurance contre les risques de guerre pour les navires transitant par le détroit d’Ormuz avaient été multipliées par trois, passant de 0,125% à entre 0,2% et 0,4% de la valeur assurée par transit, soit une augmentation de plusieurs centaines de milliers de dollars pour les plus grands pétroliers.

Désormais, outre les phénomènes de congestions dans les hubs maritimes alternatifs au Golfe Persique et les conséquences dans les entrepôts terrestres, les conséquences s’étendent au transport routier : aux Etats-Unis, Amazon a instauré une surcharge de 3,5% pour ses vendeurs tiers sur sa place de marché et Fedex une charge de plus de 20% indexée sur le cours hebdomadaire du diesel.

Les marchés sont donc pleinement dans leur rôle : ajuster les prix sans donner aux scénarios extrêmes une probabilité démesurée.

Reste qu’il se retrouvent face au « mur du réel » parfaitement symbolisé par les 34 kms du point le plus étroit du détroit d’Ormuz, accueillant en temps normal plus de 135 navires quotidiens.

Sa fermeture paralyse – et détourne en partie, heureusement, vers des voies terrestres – près d’un quart du commerce mondial des hydrocarbures, situation qualifiée par le chef de l’AIEA de « plus grand défi énergétique de l’histoire ».

Même la réouverture formelle du détroit, en cas d’issue positive de futures nouvelles négociations à Islamabad, ne signifierait pas le retour à la fluidité d’avant-guerre, en raison des goulets d’étranglement logistiques, des dommages aux infrastructures et des perturbations de production.

Les marchés devront donc continuer à donner le prix de ce qu’ils savent et surtout le prix de ce qu’ils ignorent. Et ce qu’ils ignorent vaut aujourd’hui une prime de guerre. Ce qu’ils ont appris, c’est que la géographie s’impose. Et que les 34 kms d’Ormuz peuvent valoir 50 points de base de taux, 30$ de prime sur le baril, et la possibilité de perturbations encore plus importantes. Ils nous donnent la température de la planète en temps réel.